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I/ L'ORIGINALITE DU TERROIR du Pays Fougerollais

Dans toutes les conversations, lorsqu'on évoque notre région, on associe immanquablement le nom de Fougerolles à celui du Kirsch. Le responsable en est le cerisier, fortement implanté, grâce au soin séculaire des hommes, sur nos coteaux bien exposés, du Grand Poirmont à Aillevillers, aux Granges du Bois à Saint-Bresson, en passant par les villages de La Vaivre, Saint-Valbert et le hameau de Chapendu dépendant de la commune de Raddon.

Cette implantation si étroitement localisée procède de divers facteurs du cadre naturel : la nature du sous-sol et les éléments du climat qui se combinent pour créer un terroir original, mais aussi le tempérament de l'homme. Ainsi se trouve défini un ensemble cohérent original : une petite région à vocation particulière et, de ce fait, un peu repliée sur elle-même.

Relief vigoureux, climat déjà rude, terre lourde mais riche, telle peut être perçue géographiquement cette originalité. Mais un dernier élément doit être ajouté, si on désire appréhender, combien "l'âme humaine" a été imprégnée au cours des âges : cet élément, historique, tient en réalité à la position géographique du terroir.

La seigneurie de Fougerolles, située aux limites indécises des Etats de France, Bourgogne et Lorraine, resta jusqu'à la conquête de Louis XIV, une terre de surséance. Il ne s'agit pas ici de citer tous les aléas qui ont fait naître cette situation, mais uniquement, de rappeler les traits marquants, indispensables à la saisir.

Des origines à l'état de surséance :

L'époque néolithique semble avoir connu une implantation celtique : de nombreuses pierres erratiques se rencontrent sur le territoire, ainsi la Pierre des Merles dans le ruisseau de Rôge. L'époque gallo-romaine ne fait aucun doute : la voie romaine de Luxeuil-les-Bains à Plombières passait par les Chavannes le Prédurupt, le Grand-Fahys et le Sarcenot avec un embranchement vers La Vaivre. Le toponyme Blanzey (Blandicum) en témoigne également.

Au milieu du Moyen-Age, la forêt avait reconquis tout l'espace, quand le sire de Faucogney installa un de ses trois fils à Fougerolles-le-Château ; Puis au XIIIème siècle, la seigneurie entra dans la mouvance de l'abbaye de Remiremont. Cette abbaye, par l'intermédiaire du Prieuré d'Hérival, ne cessait d'empiéter sur la vallée de la Combeauté : ainsi les seigneurs de Fougerolles furent originaires du Val d'Ajol. Mais en 1333, l'un d'eux vend seigneurie et château au Duc de Lorraine. Philippe le Bon, duc de Bourgogne, intervient bientôt, poursuivant les Ecorcheurs. Plusieurs essais de conciliation pour fixer les limites indécises des trois Etats : France, Bourgogne et Lorraine (traités en 1437, 1440, 1477, 1564, 1614) n'aboutiront pas. Notre territoire fut alors considéré "de surséance" ; la Seigneurie de Fougerolles passa alors de main en main, vendue ou cédée par héritage à quelques grands seigneurs qui probablement ne résidèrent pas ou même ne vinrent jamais à Fougerolles. Citons le cas du plus célèbre d'entre eux : PAUL BERNARD, Comte de Fontaine, Seigneur de Commercy, Breuil, Réméréville, Fougerolles, Conseiller de Guerre, Maistre de Camp de vingt compagnies d'infanterie Vallone, Surintendant de la Gendarmerie de la Province de Flandre pour sa Majesté Catholique des Pays Bas. Il acheta cette terre, le 5 novembre 1626 pour 30500 écus ; la seigneurie s'étendait également sur les habitants du Val d'Ajol. Cornimont et Soulxe, et selon l'acte "dans le district de la souveraineté de ladite terre, en Lorraine ou en Bourgogne sans rien excepter ni retenir". Tué à Rocroi en 1643, à la tête de l'infanterie espagnole, battue par les troupes du Grand Condé, il est sans postérité ; ses biens passèrent alors aux mains de son neveu adoptif, Paul Bernard de Raigecourt, Comte de Fontaine et du Saint Empire.

Cet état de surséance suscitait bien des ambitions ; au cours des guerres entre Etats voisins, armées ennemies et amies se succédaient dans les ravages et les exactions. Cependant malgré ces vicissitudes durant le XVIIème siècle, le territoire bénéficia de certains avantages fiscaux, usa de libertés, comme par exemple, la pratique de la contrebande entre Loraine et Comté.

La conquête française :

En 1681, Louis XIV, après avoir annexé la Comté, fit prendre possession de la terre de Fougerolles. Les habitants prêtèrent le serment de fidélité en 1683 ; le monarque décida, respectant une des prérogatives de la souveraineté fougerollaise, que les appellations du Bailliage se feraient directement au Parlement de Besançon. Atermoiements, réticences, contestations n'empêcheront pas de fixer le sort de Fougerolles par le traité de Besançon, signé le 25 août 1704 entre les représentants royaux et ceux du Duc de Lorraine.

Il est curieux de constater que ce furent deux seigneurs de Fougerolles qui marquèrent par leur défaite le début et la fin de la suprématie stratégique et politique de la France aux XVIIème et XVIIIème siècles : à une centaine d'année d'intervalles, la défaite de PAUL BERNARD de Fontaine sonne le glas à Rocroi de la prépondérance espagnole au bénéfice des troupes françaises de Condé : la défaite de Charles de Rohan, prince de Soubise et seigneur de Fougerollles, à Rosbach en 1757 devant l'armée de Frédéric II, numériquement très inférieure, met fin à la réputation d'invincibilité de l'armée française.

De la Révolution à nos jours :

Notre histoire fut encore maintes fois troublée sous la Révolution. Fougerolles se révolte ainsi contre les agents fiscaux sous la Constituante (19 Juillet 1789), contre le levée des volontaires sous le Convention (29 août 1793), enfin contre les prêtres assermentés durant le Consulat. Les Fougerollais payèrent de leur esprit de liberté. D'abord promue chef-lieu de canton en 1790 (Aillevillers, La Vaivre, Corbenay), la localité perdit ce titre par l'arrêté des consuls du 17 frimaire An X. Fougerolles tomba sous la dépendance de Saint-Loup-Sur-Semouse, bourgade alors fort modeste mais très sage ! Ainsi le Canton de Saint-Loup reste encore aujourd'hui formé de deux entités, historiques, géographiques et surtout économiques qui s'ignorent : les déplacements humains et les échanges économiques s'effectuent plus en suivant la RN 57 vers les Vosges, le Val d'Ajol et Remiremont d'une part, et surtout vers Luxeuil-les Bains d'autre part.

 

II / LE PAYS DE LA CERISE : PAYS D' EXCEPTION

Quiconque arrive de l'extérieur pour la première fois dans la contrée est surpris par la densité des arbres fruitiers, complantés un peu partout dans les cultures. L'association, entre labours destinés aux céréales et pommes de terre et prairies de fauche ou pâturées, favorisait une polyculture et une arboriculture très complémentaires. Maintenant, les cerisiers s'alignent plutôt, en files dans les pâtures, sous la forme de hautes tiges, ou se serrent en rangées denses dans les vergers modernes, plantés scientifiquement en basses tiges. La présence du cerisier est attestée dès le Moyen-Age, où une note précisait qu'il constituait déjà "le plus bel ornement du meix (jardin) seigneurial ".

Au XVIeme siècle, la fabrication du "kirschwasser" (eau-de-vie de cerise) venue d'Allemagne atteint notre terroir et devient une activité économique complémentaire.

Au début du XIXeme siècle, Bonaparte instaure la Régie des Droits Réunis (1804) ; les plus gros propriétaires terriens deviennent des artisans distillateurs et commercialisent de plus les productions des bouilleurs de cru. Le pionnier fut Desle Nicolas LEMERCIER : il obtint la première licence de distillateur établie par la régie des Droits réunis établie par Napoléon Ier en 1808. Puis la Révolution industrielle favorise l'épanouissement d'une économie locale florissante de 1860 à 1914, les distilleries se multiplient, tout en diversifiant les produits, dont l'absinthe jusqu'à son interdiction en 1915. Le verger fougerollais connut alors son expansion maximum, plus de 20 000 pieds estimés. La cueillette, en juillet, devint le moment fort de l'année pour toute la population les ouvriers, artisans, employés, comme les paysans et sans oublier les enfants qui manquaient alors la classe, s'affairaient de l'aube au crépuscule, juchés sur les pieds-de-chèvre, charmotte en bandoulière. Les lourds paniers se serraient sur le fond du chariot, et le soir, les attelages de boeufs conduisaient leur charroi vers la distillerie la plus proche.

On admirait les performances des meilleurs cueilleurs, qui, à deux mains, cueillaient prestement de 100 à 150 kg de cerises par jour, et cela durant une "campagne " de trois à quatre semaines. La récolte s'étalait, grâce aux choix des variétés greffées en fonction de leur précocité, leur saveur, leur richesse en sucre, et leur durée de conservation sur l'arbre. Durant cette période, les usines s'arrêtaient pour permettre aux ouvriers de profiter d'un revenu complémentaire (on cueillait " de moitié ") ; de même des " cueilleurs " venaient de l'extérieur pour faire " la campagne de cerises ". Les eaux de vie, très peu taxées à l'époque, grâce aux revenus procurés à toute la population, ont maintenu une très forte densité rurale jusqu'au début de notre siècle. Et c'étaient les enfants et les jeunes gens qui attendaient avec le plus de fièvre ce temps heureux d'un labeur pourtant pénible et dangereux perchés sur les plus hautes cimes (" lè kik "), ils se huchaient d'arbre en arbre, chantant des tyroliennes, lançant des "fyoves" (histoires hardies) aux jeunes filles.

La crise économique des années trente a cassé les prix. Puis les mutations agricoles des " Trente Glorieuses " portèrent un rude coup à l'économie locale et à l'ambiance bourdonnante des cueillettes d'antan.

Avec la législation anti-alcoolique (dont la loi Mendès-France, de 1954), le nombre des bouilleurs de cru s'est réduit. La cueillette mécanique, introduite en 1971, provoqua à la fois l'abandon de pieds disséminés dans les champs et la plantation de vergers techniquement adaptés aux exigences de cette mécanisation, et la réduction de la palette des variétés en fonction de leur capacité à être secouées et susceptibles d'offrir une parfaite maturité. Seuls quelques petits bouilleurs, retraités majoritairement ou non agriculteurs ayant gardé des attaches paysannes, continuent à tourner autour de quelques cerisiers, maniant toujours aussi habilement leur " montant" (pied-de-chèvre).

Les techniques de distillation ont suivi la même évolution, de l'alambic à feu nu de 50 litres au gros alambic à bain-marie de 200 litres. L'activité de distillation s'est réduite aux gros producteurs à compte ; ces bouilleurs écoulent leurs eaux-de-vie, soit en vente directe à la ferme, soit sous toute autre forme de commercialisation; certains adhèrent à des groupements de producteurs, d'autres s'adressent aux distilleries industrielles, lesquelles, à côté de leurs productions de plus en plus diversifiées, recherchent encore les kirschs vieillis dans les greniers des récoltants.

Les temps forts des festivités fougerollaises, autour de cette réputation mondiale, sont devenus la Fête des cerises (premier dimanche de juillet) et la Foire aux beignets de cerises (troisième dimanche de septembre) à laquelle la Confrérie des Gousteurs d'eau de cerise vous donne rendez-vous.


Extraits des publications sur le pays fougerollais
"Fougerolles, son patois, son folklore, ses traditions populaires, ses coutumes", 1979, Prix du livre Comtois 1980.

"Un Amour de terroir", Edition A.D.E.F. 1994

"Entre Pierres de Roûge et Ru de Rôge": deux sentiers de découverte en forêt fougerollaise. Edition A.D.E.F. 1999

Et avec l'aimable autorisation de les reproduire par leur auteur :

PIERRE GRANDJEAN
"La Forge" route de Luxeuil
70220 Fougerolles

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